Analyse de l’IRIS sur la gouvernance communautaire au Québec

Maria Anastasaki a lu pour vous le dernier rapport de recherche de l’IRIS, qui analyse l’évolution des pratiques des organismes communautaires au Québec et de son financement

Résumé et analyse

Les auteurs de ce rapport de recherche traitent de l’impact de la gouvernance entrepreneuriale sur les pratiques des organismes communautaires du Québec. Pour ce faire, ils se basent sur une revue de littérature sur la question ainsi que sur des sondages et des entretiens effectués auprès des travailleurs et des travailleuses d’organismes communautaires autonomes. Dans un premier temps, ils situent la gouvernance entrepreneuriale dans son contexte réel, à l’occurrence, le Québec en changement depuis les années 1970, ainsi que vis-à-vis les théories et les pratiques de la démocratie. Il en ressort que la gouvernance entrepreneuriale est un mode de gestion hérité du néolibéralisme et de la logique marchande qui mise sur l’efficacité, la rentabilité, l’évaluation, la performance et l’innovation, ainsi que sur l’individualisme. En opposition, le modèle communautaire québécois, qui est basé sur l’autonomie de l’action communautaire, repose sur la délibération, la solidarité, l’égalité, le partenariat, le pouvoir horizontal, l’approche globale, la mobilisation et la politisation de la communauté et de la société.

Dans un deuxième temps, les chercheurs expliquent comment des glissements idéologiques provenant autant des bailleurs de fonds publics ou privés que des organismes communautaires eux-mêmes, font en sorte que la gouvernance entrepreneuriale s’immisce dans les pratiques des actions communautaires, et ce, au détriment de leur autonomie, de leurs pratiques de leurs rôles initiaux de démocratisation de la société et des luttes aux inégalités.
Il y a certes la loi sur l’administration publique (2000) du gouvernement québécois ou la réingénierie de l’État (2003) (IRIS, 2013 : 17) qui expliquent ces changements de pratiques, tout comme un financement à la mission inadéquat qui n’augmente pas et qui maintient les organismes dans un état de survie précaire.
Par contre, les chercheurs démontrent comment une part de ces changements provient aussi des organismes que ce soit par adhérence à la logique marchande et néolibérale dominante, ou par nécessité. Par exemple, la moitié (49,4 %) des organismes sondés perçoivent que leur rôle premier est d’offrir des services efficaces alors que seulement 4 d’entre eux sur 10 (38,2 %) pensent que leur rôle social est plutôt l’implication dans des luttes sociales émanant de la communauté (IRIS, 2013 : 20).
Ou encore, la tarification des services est une pratique mise en place par habitude ou pour diversifier les sources de financement pour plus de la moitié des répondants, et non pour remplir les exigences des bailleurs de fonds (Tableau 21, IRIS, 2013 : 21). On peut penser que les travailleurs et les travailleuses adhèrent d’eux-mêmes à la logique marchande, sans que cela ne soit imposé par les bailleurs de fonds.
Par contre, il y aussi une question de nécessité qui peut expliquer ces changements. Les organismes communautaires se retrouvent souvent dans un état de survie précaire en raison des modalités de leur financement. Selon les analyses des chercheurs, cet état de survie amène son lot de pressions, directes ou indirectes, réelles ou imaginaires, sur les travailleurs et les travailleuses qui les amènent à changer leurs demandes de subvention, leurs manières d’intervenir dans la communauté, ainsi que leurs pratiques de revendication et de luttes sociales.
Par exemple, de telles luttes exigent une mobilisation large de la communauté, de l’éducation populaire et une critique sociale, envers ceux-là mêmes qui les financent; ces éléments sont difficiles à atteindre ou à valoriser dans un esprit de compétition, de course au financement, d’individualisation des problèmes sociaux ou de manque de personnes-ressources pouvant répondre aux personnes dans le besoin. En conséquence, cet état de survie ne leur permet pas de remplir l’ensemble de leurs mandats dans des conditions optimales qui sont aussi compatibles avec le modèle d’autonomie de l’action communautaire.
Les auteurs finissent leur travail sur une note relativement positive. Même s’il y des changements de pratiques, une dégradation des conditions de travail et une dégradation des capacités des organismes communautaires à s’impliquer dans la société sont visibles, tout n’est pas joué pour autant. « À cet égard, l’autonomie que ceux-ci ont mise de l’avant au fil des ans permet toujours une distanciation critique et une capacité de remise en cause qui s’avère justement indispensable dans une société démocratique » (IRIS, 2013 : 36).

Mon analyse

Il reste à savoir s’il est possible de réfléchir à la « saine » (IRIS, 2013 : 17) gouvernance hors du contexte néolibéral, contexte qui est, comme nous le démontrent les chercheurs, incompatible avec l’idéal démocratique et holistique des organismes communautaires. L’idée de saine gouvernance telle que présentée dans le rapport de recherche a toutefois le mérite de mettre de l’avant la question de la validité des processus décisionnels. Ne pourrait-on pas modeler cette question aux exigences et valeurs de l’action communautaire autonome? Pour ce faire, au lieu de réfléchir à comment agir de manière efficace, il conviendrait davantage de réfléchir à comment agir de manière démocratique de sorte à renforcir leur autonomie et leur mission de démocratisation. Restera ensuite à aborder la question du financement public. Voici quelques questions qui pourraient amorcer de telles réflexions :
•    Comment rendre réellement démocratiques, ou du moins comment démocratiser davantage, la collaboration, l’administration ou le fonctionnement d’équipes de travail, bénévoles ou rémunérées?
•    Quels obstacles, quelles problématiques, ou à l’inverse, quelles compétences et quelles procédures permettent aux organismes communautaires de délibérer sainement et de développer des visions démocratiques et des solutions globales aux problèmes auxquels font face leurs communautés et les individus qui les composent?

Maria Anastasaki

Source :   Depelteau, Julie, Francis Fortier, Guillaume Hébert, Philippe Langlois. 2013, Rapport de recherche : Les organismes communautaires au Québec : Financement et évolution des pratiques. Montréal : IRIS

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